Bières fortes & boucs émissaires

Fin septembre, le nouveau Président de la Ligue contre le Cancer Axel Kahn s’est fendu d’une attaque virulente contre les bières fortes, en particulier celles vendues en cannettes de 50cl. Il a rappelé le fléau que représente l’alcoolisme, et fustigé ces produits comme étant autant de « pièges tendus à la jeunesse ». Autant d’éléments qui ne souffrent aucune contestation, et auxquels nous adhérons à 100%. Les produits ciblés par le généticien ne sont absolument pas représentatifs du savoir-faire des brasseurs, et sont bien souvent le résultat – notamment pour faire grimper le degré d’alcool – de grosses entorses au processus traditionnel de fabrication de la bière. Bref, ces produits, en plus d’entraîner une alcoolisation rapide de leurs consommateurs, détruisent tout le travail mis en place par la filière pour donner de la bière une image neuve.

Mais toutes ces affirmations peuvent s’appliquer à bien d’autres produits : flaques d’alcools forts vendus dans tous les supermarchés et supérettes, bouteilles voire cubitenairs (3, 5L) de vins ultra bas de gamme, et de fait très bon marché. Alors, pourquoi jeter uniquement l’opprobre sur la bière ? Pourquoi maintenir, au mépris de toute la transformation que connaît la filière et de l’évolution du profil des consommateurs de bière, cette équation bière = alcoolisme ? Car, les temps sont ainsi faits, bien que M. Kahn précise « bière forte », tout le monde entend d’abord « bière ». Autre élément invoqué, l’impossibilité de refermer la canette, ce qui « oblige » le consommateur à boire rapidement les 50cl de bière. Pensez-vous que celui qui achète une flasque de whisky rebouchable, ou un tonnelet de 5L de vin à 1€ le litre, rebouchable lui aussi, ait pour intention de les laisser vieillir en cave pour les consommer sagement avec des amis ? Oublier une partie des coupables, cela s’appelle créer un bouc émissaire. Rappelons d’ailleurs, comme l’a fait Brasseurs de France, que les bières à plus de 10° d’alcool ne représentent que 0,5% du marché de la bière. Et posons-nous aussi cette question : pourquoi M. Kahn n’a-t-il pas dans le même temps salué le développement inédit des bières sans alcools, et des bières artisanales à très faibles degré d’alcool ?

Suite à ce constat, le Président de la Ligue contre le Cancer propose plusieurs solutions : retirer à ces produits l’appellation bière. Pourquoi pas, cela empêcherait d’installer un amalgame entre ces produits néfastes à tous, et les bières produites dans les règles de l’art. Mais bonne chance à celui qui devra placer le curseur entre celui qui continue de mériter l’appellation « bière », et celui qui en est déchu… Ensuite, taxer les bières fortes. Cela veut donc dire que l’on mettrait dans le même panier ces bières « d’alcoolisation » avec une Wilde Leeuw vieillie en fûts de Pinot noir (12°) de la brasserie du Pays flamand, ou un Barley Wine vieilli en fût de whisky (11°) de la brasserie Saint-Germain ? Ce serait comme mettre dans le même sac un litre de Villageoise et un Haut-Brion 2010.

Bref, lutter contre les bières ultra fortes en canettes, 100% d’accord. Chercher les responsables des problèmes d’alcoolisme chez les jeunes dans les seuls rayons « bière », non.

25 octobre 2019
5 novembre 2019

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